Dix titres, dix traductions
Date : 13 décembre 2025
Observons les titres japonais et français des films Ghibli, et voyons si on en sort quelque chose d’intéressant.
Nausicaa de la Vallée du Vent
風の谷のナウシカ (kaze no tani no naushika) signifie exactement « Nausicaa de la Vallée du Vent ». Le nom « Nausicaä » vient du grec ancien Ναυσικάα (Nausikáa), et en français on trouve le plus souvent la forme « Nausicaa », sans accent. Il y a plusieurs formes de ce nom transcrit en japonais, en français ou en anglais, donc c’est un peu le bazar. Et on ne va même pas parler des prononciations. Pour le film en français (et anglais), le nom est écrit « Nausicaä », avec un tréma d’origine incertaine et d’utilité douteuse, mais qui a l’avantage de lever l’ambiguïté avec l’héroïne grecque.
Le Château dans le ciel
天空の城ラピュタ (tenkû no shiro lapyuta) signifie lui aussi simplement « Laputa, château du ciel ». Le nom « Laputa » vient du roman Gulliver’s Travels, de Jonathan Swift, paru en 1726. Je n’ai pas trouvé de source qui me dise si la sonorité comique du mot était volontaire de la part de Swift, mais vu la teneur du livre, c’est bien possible. Mais comme le film de Miyazaki est « tous publics », le nom de l’île volante est retiré du titre français.
Kiki, la petite sorcière
魔女の宅急便 (Majo no takkyûbin). 「魔女」signifie juste « sorcière », mais 「宅急便」est un drôle de mot qui, selon les dictionnaires, est à l’origine une marque déposée signifiant quelque chose comme « livraison maison express ». On était à ça d’avoir « Le Colissimo de la sorcière » ! Le nom français n’a rien à se reprocher, cela dit.
Souvenirs goutte à goutte
おもひでぽろぽろ (omoide poroporo). Le premier mot signifie « souvenir(s) », et le second est une onomatopée décrivant quelque chose qui tombe en grosses gouttes (« ploc ploc », si j’ose dire). Donc la version française est sans défaut, et l’expression « goutte à goutte » a une délicieuse sonorité.
Porco Rosso
紅の豚 (kurenai no buta) veut dire « cochon écarlate ». Ou rouge vif, ou cramoisi ; la traduction des noms de couleurs est un sujet hors de ma portée. Bon. Et le titre français est juste une traduction, mais en italien. Malin, puisque le film se passe en Italie.
Pompoko
平成狸合戦ぽんぽこ
(hêsê tanuki gassen ponpoko) est d’un coup plus compliqué.
「平成」est l’ère Hêsê, c’est à dire le règne de l’empereur Akihito, qui a duré de 1989 à
2019 (quand l’empereur a abdiqué en faveur de son fils). Le film étant sorti en 1994, c’était l’ère
du présent.
Les tanuki, pas besoin de les présenter. Ce mot est passé dans le langage courant en France, et je ne le mets même pas en italique.「合戦」est « bataille » (le k devient g quand le mot est accolé à un autre), et「ぽんぽこ」est le bruit de tambour que font les tanuki en frappant sur leur ventre. Donc, « Ponpoko, la bataille des tanuki de l’ère Hêsê ».
On comprend la volonté de simplifier le titre en Pompoko. D’une, nous ne comptons pas le temps en ères de règne impérial. Totalement changer le titre, comme avec Kiki, était envisageable aussi, mais en quoi ? Pompoko (avec un m qui remplace le n, rare devant les p en français) est simple, unique, mémorable.
Princesse Mononoké
もののけ姫 veut dire « Princesse mononoke ».
Mais「もののけ」n’est pas un nom propre, c’est un mot qui
désigne un spectre, un esprit vengeur, ou plus largement quelque chose de ni humain, ni sympathique.
Deux choses intéressantes se produisent ici :
- Plutôt que faire une traduction approximative, le français fait comme pour le mot « tanuki » et adopte le mot directement.
- Pour faciliter cette adoption, un accent est rajouté sur le e. Cela rend la prononciation inratable pour les francophones, même s’ils ne connaissent pas la transcription du japonais.
Le voyage de Chihiro
千と千尋の神隠し
(Sen to Chihiro no kamikakushi) est aussi épineux.
「千」est le prénom « Sen », et「千尋」est le prénom « Chihiro ». La sorcière
Yubaba a juste retiré le second caractère pour voler son nom à Chihiro. La prononciation du caractère
change quand il est seul, comme la racine « eau » peut se trouver sous la forme hydro,
dans « hydroélectrique », aqua dans « aquarium » ou eau tout seul. C’est une
approximation, mais en gros c’est ça.
「神隠し」, c’est littéralement « dissimulation divine ». En anglais, ils ont la belle expression “spirit away” qui a donné son titre anglophone au film. Des dictionnaires en ligne disent qu’elle date du 17e siècle, mais je ne sais pas si c’est un calque de l’expression japonaise ou si elle a une autre origine.
Impossible de traduire le jeu de mots entre « Sen » et « Chihiro », et pas d’équivalent français à「神隠し」en vue. Il a fallu changer le titre entièrement.
Le Conte de la princesse Kaguya
かぐや姫の物語 (Kaguya hime no monogatari) pourrait vouloir dire simplement « Le Conte de la princesse Kaguya ». Cependant, dans une interview de 2014, Isao Takahata a critiqué le titre francophone :
Le titre français, Le conte de la princesse Kaguya, est ce qu’il est. Mais, je vais vous dire ce que j’aurais souhaité dans l’absolu. C’est vraiment le terme « d’histoire » qui me semble le mieux convenir pour ce texte classique que tout le monde a lu mais que l’on ne comprend pas.
— Extrait de la retranscription de l’interview sur Buta Connection
Le monogatari est une forme littéraire japonaise, il n’y a pas d’équivalent parfait à ce mot en français. Les traductions en « récit », « histoire » et « conte » sont toutes valides, et je suppose que ce dernier mot dérangeait Isao Takahata (qui savait parler français) car il a un sens d’histoire fictive, imaginaire.
Et vous, comment vivrez-vous ?
君たちはどう生きるか (kimi tachi wa dô ikiru ka) est littéralement
« vous tous comment vivre ? ».
Le titre international est Le Garçon et le Héron, mais je m’obstine à l’appeler
Et vous, comment vivrez-vous ?. Cette traduction est celle
de Patrick Honnoré pour le livre qui a donné son titre au film.
Certes, le livre d’origine était peu connu en France, mais était destiné à le devenir après la
sortie du film. Et à quoi bon donner un titre aussi « disneyen » à un film aussi
<insérez adjectif ici> ? C’est quoi la démarche, attirer les familles qui espèrent voir le nouveau
Totoro ?
Ouais, je répète exactement ce qui est dit sur ce billet
d’Anima Studio,
mais je me marre bien en le lisant, alors ça fait un prétexte pour vous le partager.