Revoir Hols longtemps après
Date : 28 juin 2026
Quand j’étais enfant, et que j’adorais déjà les films du studio Ghibli, on m’a offert un DVD à la jaquette vieillote et peu engageante, intitulée Horus, Prince du soleil. Il y était écrit que c’était le premier film (1968) réalisé par Isao Takahata, que je connaissais déjà pour Pompoko.
Je l’ai vu, n’ai rien ressenti de particulier, et l’ai rangé en disant : « On voit que c’est un vieux film. » Oh, comme je me trompais !
Remise en contexte
1968 : Disney domine le monde de l’animation et impose des canons stylistiques depuis Blanche-Neige et les Sept Nains (1937). Le dernier film Disney en date est Le Livre de la jungle (1967), précédé de Merlin l'Enchanteur (1963). Des films intemporels, qu’un enfant d’aujourd’hui n’a aucun mal à regarder.
Pendant ce temps, en URSS, le studio Soyouzmoultfilm a sorti son chef-d’œuvre La Reine des neiges en 1957, et il paraît qu’ils étaient sur le déclin mais je ne m’avancerai pas trop, je connais très mal ce studio.
Et en France, La Bergère et le Ramoneur (1953) a eu un grand succès (je répète ce que j’ai lu ailleurs parce que je n’étais pas là pour le voir).
Et au Japon, le studio Toei a commencé à créer des films, le premier et le plus connu étant Le Serpent blanc de 1958. C’est donc en 1968 que ce même studio Toei sortira Hols, prince du soleil. La création du film fut plus longue et chère que prévu, et c’est un échec commercial.
Ont participé à ce film des grands noms du cinéma d’animation :
- Isao Takahata à la réalisation, dont c’est le premier film,
- Hayao Miyazaki (qui n’avait pas encore réalisé de films) à la « construction scénique », un poste qui ne veut rien dire à part montrer sa grande implication dans le projet,
- Michiyo Yasuda, la future coloriste en chef du studio Ghibli,
- Yoichi Kotabe qui travaillera plus tard sur Heidi, Nausicaa, Le Tombeau des lucioles…
- Yasuo Ōtsuka, un géant de l’animation, mentor de Takahata et Miyazaki,
- Yasuji Mori, un autre mentor,
- et sans doute d’autres que j’ai oubliés.
« Horus » ou « Hols » ?
C’est Hols, pas Horus. Les deux noms ont la même transcription en japonais : ホルス. Mais vu l’ambiance inspirée de pays nordiques, et les noms des autres personnages (Hilda, Grunwald, Drago), un nom de dieu égyptien n’a rien à faire là.
Le film lui-même
La mise en scène et les effets de caméra sont novateurs. Takahata exploite le hors-champs, auparavant peu utilisé en animation. L’introduction du film ne suit pas le standard imaginé par le studio Disney, mais nous place directement dans l’action. En bref, le film est réalisé comme un film en prise de vue réelle.
Les thématiques sont plus sombres et complexes que les films de l’époque : ce n’est pas un film pour enfants, c’est un film pour tout le monde. Les enfants y verront la lutte du héros contre le méchant, et l’ambivalence de Hilda. Les adultes y verront des thèmes d’oppression, de révolte, d’unité de la communauté, à la limite de la métaphore communiste.
Hilda est possiblement un des prototypes des personnages féminins chers à Miyazaki, et un des personnages les plus complexes de la carrière des deux cinéastes.
Le film comporte quelques chansons, une condition imposée par le studio Toei. On pensait encore que animation égale enfants, et qu’il fallait suivre le modèle Disney. Mais c’est justement en s’en éloignant que Takahata (et d’autres avant lui) ont pu découvrir de nouveaux espaces de création.
Revoyez Hols !
Si le DVD traîne dans votre étagère, oublié sous la pile de chefs-d’œuvres plus récents, dépoussiérez-le et redonnez-lui une chance ! On ne se rend souvent pas compte que tout ce qui nous semble naturel dans les films modernes a bien dû être inventé à un moment. Et c’est en voyant des films précurseurs comme celui-là (ou les autres que j’ai cités) que l’on remarque à quel point l’art du cinéma d’animation a évolué.
Pour reprendre la formule traditionnellement appliquée à la recherche scientifique, les réalisateurs d’aujourd’hui sont « sur les épaules d’un géant » : le géant des précurseurs, qui ont imaginé ou découvert des techniques que l’on apprend désormais en classe.
Mais la reconnaissance du film a été tardive, son exploitation en France est teintée de mépris par le distributeur lui-même… Il mérite mieux, ce film soixante-huitard.
C’est drôle de penser que Takahata a commencé sa carrière par un film novateur mais qui a été un échec commercial, et l’a terminée de la même façon avec Le Conte de la Princesse Kaguya. Une histoire pour une prochaine fois.
Bibliographie
- Isao Takahata, cinéaste en animation - modernité du dessin animé, 2007, par Stéphane le Roux, éditions de l’Harmatan
- Prince of the Sun: The Great Adventure of Hols sur le wiki Nausicaa.net